Parangon moderne de ce qu'est la curiosité et la détermination, polymathe, Virgil Abloh était une inspiration. Célébré comme le créateur de mode qu'il fut pendant plus d'une décennie, Abloh était un architecte. Une vocation qu'il étudia et dont il diplôma à l'Institut de technologie de l'Illinois, mais surtout une façon de penser qui l'accompagna tout au long de sa trop courte vie. À la façon d'un architecte, Abloh pensait l'ensemble de l'homme. Il créait les vêtements et les chaussures, mixait et dessinait la musique qu'il écouterait, le lieu dans lequel il vivrait. Il y avait forcément un aspect d'Abloh, dans la richesse de sa personnalité, qui pouvait nous inspirer.
Abloh représentait aussi une vision d'une mode ultra-limitée, dont le symbole était parfois plus fort que le produit, incarnée par des esprits influents porteurs d'une réputation et accélérateurs de tendance. Ses guillemets, qui le caractérisaient, était pour certains le génie de Duchamp et pour d'autres la signature d'un créateur communicant. Avec Pyrex, sa première aventure textile qui forgera sa réputation, Abloh ajoutait simplement le nom de la marque et le numéro 23 de Michael Jordan sur des chemises Ralph Lauren qu'il commercialisait ensuite. OFF-WHITE, qui fera exploser sa notoriété de créateur, a parfois été la cible de critiques véhémentes quant à sa créativité. Virgil a eu son lot mauvaise presse. Le compte Diet Prada, sorte de gendarme numérique du plagiat dans l'industrie de la mode, a continuellement visé Virgil Abloh depuis 2014, avec des accusations parfois bancales tournant à une forme de harcèlement. Certaines accusations de plagiat, de voler des designs, parfois même à des fans, étaient parfois quand même bien fondées. En cela, la légende d'Abloh n'est pas immaculée.
Personnellement, je n'aimais ni Pyrex, ni OFF-WHITE, en respectant toutefois la démarche artistique et symbolique entreprise, le succès que cela lui apportait et l'intérêt que ses projets suscitaient.
Enfin, Abloh a réussi à accéder là où aucune personne noire n'aurait pu rêver aller. À la tête de la création masculine chez Louis Vuitton, il avait l'un des postes les plus convoités de toute la mode. Par cet accomplissement, il fut à l'instar des grands sportifs et des grands artistes un pionnier, l'exemple vivant que c'était possible. Que c'était normal. Si la simplicité de ses marques furent souvent critiquées, parfois moquées, la qualité son travail chez LV pouvait regarder celui des autres maisons droit dans les yeux.
Pour les jeunes de notre génération, il était un homme auquel on pouvait s'identifier. Pour les personnes de couleurs, il montrait la voie à suivre, en accompagnant les autres rêveurs comme lui qu'il intégra dans les maisons de luxe où ils n'étaient auparavant jamais bienvenus. Pour moi, jeune adulte blanc de la génération Z, Abloh a montré comment l'obsession, le travail et la recherche perpétuelle de créativité pouvaient mener vers des destins inespérés. Pour les jeunes de mon âge, l'identification aux Lagerfeld, Ford, Cardin, Jacobs ou Galliano n'est pas naturelle. Leur inspiration transpire de leurs créations, pas de leur cheminement, encore moins de leur personnalité.
Aussi, Abloh ne méprisait pas internet, il était lui-même une espèce de geek. À la fin des années 2000, Virgil écrivait avec ses amis sur un blog aussi laid dans la forme (ces reliques numériques sont aujourd'hui d'une beauté nostalgique) que fascinant dans le fond, constitué d'analyses brillantes sur l'art, la mode et leurs environnements.

Sur Internet, il était aussi étonnamment transparent. Au contraire de la plupart des grands génies, le partage d'information d'Abloh permettait au fan lambda de croire encore plus que c'était possible, pour lui aussi, de percer un jour. Dans "The Ten", Abloh et Nike avaient exploré en détails leur collaboration et rendu cet ouvrage en accès libre via un document pdf (je n'ai plus d'URL à jour mais je l'avais sur mon disque dur alors voici un lien qui marche).
Son site internet, virgilabloh.com, est aujourd'hui un sanctuaire numérique formidable qui regroupe plusieurs centaines de ressources utiles pour celui qui rêverait de créer, de développer et de vendre sa marque.
L'histoire des créatifs du 21ème siècle retiendra immanquablement Virgil Abloh™ comme l'un des esprits les plus rares de notre époque. "Virgil Was Here", et pour l'œuvre qu'il laisse désormais derrière lui, il restera ici encore très longtemps.
Au revoir Virgil


